La bande dessinée, nouvel eldorado de l’édition romande

Image
Bande dessinée

Il est notable et il a du souffle: l’essor de la bande dessinée romande n’est plus un espoir, mais une réalité conquise par un milieu, l’édition, et une époque qui sait interroger et renouveler les formes. Mais quelles conditions le pari d’une bande dessinée suisse, qui se vivra non plus comme niche mais comme une tradition en devenir, doit-il remplir pour être remporté? Petit état des lieux d’un art vivace et en pleine révolution en Suisse romande. 

Il y a deux phénomènes de la bande dessinée en Suisse romande actuellement: un essor de la production avec l’arrivée de nouveaux talents, et des maisons qui naissent ou ouvrent un département dédié à la bande dessinée, comme Helvetiq. La bande dessinée en Romandie, ce sont surtout les éditions Antipodes à Lausanne, Fleurs Bleues à Fribourg, Hélice Hélas à Vevey, B.ü.L.b Comix, La Joie de lire, Paquet et Hécatombes à Genève, et Atrabile qui fait figure de pionnier. Les deux mouvements conjugués concourent à faire émerger un vrai décollage de la bande dessinée suisse. «Ce qui me fait vraiment plaisir!» s’enthousiasme Fabian Menor, le jeune bédéaste choisi pour lancer cette année la nouvelle collection de romans graphiques d’Helvetiq, avec l’adaptation de Derborence de Ramuz. «A un moment, il faut arrêter d’aller ailleurs et essayer de faire ici, dans le pays, continue Menor. Je suis très honoré qu’Helvetiq m’ait donné carte blanche pour démarrer leur collection de bande dessinée quand ils ne me connaissaient pas. Cette confiance est précieuse

Tout a commencé avec des pionniers comme les éditions Castagniééé ou les éditions Atrabile nées en 1997 qui ont lancé des Peggy Adam, Ibn Al Rabin, Frederik Peeters ou Isabelle Pralong. Et puis des maisons d’édition ont enchéri sur la bande dessinée franco-belge et marié la bande dessinée avec les mouvements sociétaux et sociaux de l’époque en privilégiant de nouveaux talents. Tom Tirabosco, auteur de L’attrape-malheur, avec Fabrice Hadjadj (La Joie de lire) renchérit: «On vit un âge d’or de la bande dessinée même si c’est difficile d’en vivre. La Suisse, comme la France et la Belgique, est un grand vivier d’auteurs, mais aussi d’autrices, avec de nouvelles générations de jeunes femmes.» Une tendance que confirme Luc Grandsimon, libraire BD à la Fnac de Lausanne: «Par la voie du féminisme, les autrices ont apporté une vision de la bande dessinée différente, plus intimiste. Des auteurs issus des blogs ou d’Instagram arrivent, la parole se libère et le média de la bande dessinée leur convient bien.» L’essor de la bande dessinée suisse romande est une réalité… moins homogène, à en croire Daniel Pellegrino qui dirige Atrabile et modère l’enthousiasme: «C’est un essor relatif, avec une augmentation de l’offre, mais pas spécialement d’augmentation de la demande.» «On vend davantage si c’est suisse», soutient Luc Grandsimon, citant à l’appui le fameux Anaïs Nin: sur la mer des mensonges (Casterman) de la Suissesse Léonie Bischoff, récompensée par le Fauve d’Angoulême-Prix du public France Télévisions. «Il y a aussi la série BD’historic de Samuel Embleton (Cabedita) que je vends beaucoup, surtout au lectorat plus âgé. Et puis l’une des plus grandes ventes ici à Lausanne, c’est Le siècle d’Emma (Antipodes) qui raconte cent ans de la vie de la famille d’un personnage réaliste inventé par Eric Burnand et Fanny Vaucher

Des villes stratégiques

Il était temps que la bande dessinée suisse prenne sa place dans le pays qui l’a vu naître. Car enfin, le papa de la bande dessinée était bel et bien suisse, genevois de surcroît: Rodolphe Töpffer, pionnier des histoires en images, des albums de littérature en estampes ainsi qu’on le disait dans les années 1830, est né à Genève à la fin du XVIIIe siècle, et il était aussi le premier théoricien de cet art narratif célébré par Goethe. «Töpffer a presque tout inventé. Le montage, les effets de répétition, la parodie, les cases, les trucs du cinéma 50 ans avant le cinéma, la narration à suspense», estimait Théophraste Epistolier alias Yves Frémion, fameux critique de BD, dans Charlie Mensuel en 1984. C’est ainsi que Genève fait figure de vivier des talents d’aujourd’hui, non seulement par une effervescence de jeunes bédéastes, mais aussi avec l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBDI), la première école publique du genre, qui a ouvert ses portes en 2017. «On s’est rendu compte, explique Tom Tirabosco, l’un des fondateurs de l’école, qu’il n’y avait pas de formation secondaire en lien avec le dessin narratif. C’était aberrant dans la patrie de Töpffer. L’ESBDI est une filière professionnalisante qui transmet aux étudiants tous les outils en lien avec les métiers de la BD, et permet de rencontrer des auteurs et des éditeurs à travers des workshops de haute volée. Elle dispense un diplôme d’enseignement supérieur, tandis que la Haute école d’art et de design (HEAD) attribue un bachelor avec une dimension plus expérimentale.» A Genève œuvre également la SCAA (Swiss Comics Artists Association) dont le rayonnement concerne toute la Suisse, qui a cocréé l’ESBDI et promeut et défend les droits des acteurs de la bande dessinée. En attendant la création du musée de la bande dessinée, projet porté notamment par Zep et soutenu récemment par le gouvernement cantonal genevois.

Lausanne n’est pas en reste, avec le Groupe d’étude sur la BD de l’Université de Lausanne, mais aussi le célèbre Festival international de bande dessinée de Lausanne (BDFIL) qui anime la ville depuis dix-sept ans. C’est aussi à Lausanne qu’est installé le Centre BD, deuxième plus grand fonds d’archives d’Europe dédié au neuvième art. Son fonds patrimonial est exceptionnel, riche de plus de 250’000 documents, constitué d’albums, de périodiques, de planches originales dont les plus anciennes pièces remontent à la première moitié du XIXe siècle. 
 

Essor pour de nouvelles narrations

«Il y a eu et il y a encore un peu une mode autour du réel avec des œuvres qui veulent parler de problèmes actuels et se veulent en prise avec des sujets de société ou politiques», remarque Daniel Pellegrino. «Mais ce sont souvent des œuvres qui n’existent que par leur sujet et qui sont artistiquement peu abouties.» Plus enthousiaste, Julie Mougel des éditions Antipodes estime que «les thèmes qu’on nous propose sont la plupart du temps passionnants, et les histoires des œuvres originales de fiction sur fond de réalité. Nous sommes ouverts à des styles graphiques différents, mais les projets que nous retenons s’inscrivent pour la grande majorité dans la ligne générale de nos éditions: sciences sociales, histoire, questions de genre, problématiques sociales, écologie.» En dehors de publications thématiques, c’est tout de même le manga qui tire le mieux son épingle du jeu chez les libraires, mais on ne parle plus de bande dessinée suisse, à quelques exceptions près. Le manga représente effectivement plus de la moitié des ventes. «On a dû rallonger les rayons de la bande dessinée essentiellement en raison des mangas», constate Luc Grandsimon, dont le rayon est déjà le cinquième plus grand du monde, devant celui de la Fnac historique de la place des Ternes à Paris. «Une progression qui se fait malheureusement au détriment d’autres rayons, mais il est vrai qu’on s’est développé considérablement et dans un temps assez bref.» Le succès du manga s’appuie sur une recette simple: une production pléthorique de tous genres, pour tous les âges et tous les goûts, des séries dont les tomes se succèdent tous les trois mois, et un prix très accessible. Dans le monde de la bande dessinée, plutôt artisanal, le manga fait figure de grosse machine industrielle, avec des équipes d’auteurs très nombreux rassemblés sous un nom unique et une rotation impressionnante au service d’une technique standardisée. Le modèle économique est imbattable. «Et puis le manga a un lectorat bien renseigné, organisé en communautés et qui bénéficie d’un soutien médiatique renforcé avec les produits dérivés, précise Luc Grandsimon. Il continue de grignoter des parts de marché sur la BD franco-belge et les comics

La Suisse alémanique est plus timide, mais elle invite des thèmes caractéristiques dans la création de la bande dessinée suisse. «Elle se fait l’écho de l’influence germanique avec une BD plus expérimentale, assez expressionniste dont les origines ramènent à la peinture, tandis que la Suisse romande a un regard plus tourné vers la France et la tradition franco-belge, résume l’auteur Tom Tirabosco. Cette composante alémanique est particulière dans la bande dessinée suisse. Elle arrive plus tardivement, avec des notions culturelles différentes, qui donnent une couleur différente.» Le magazine Strapazin en est un bon exemple, revue à la fois cultissime et laboratoire de création pour la BD suisse. La bande dessinée allemande n’étant pas un marché saillant en Allemagne, la Suisse alémanique peine sans doute à prendre de l’élan, sans relais significatif sur le marché linguistique de son voisin. «Les goûts des publics francophones et germanophones sont très différents, analyse Julie Mougel. De plus, les réseaux de diffusion sont très compartimentés. Nous cherchons plutôt à vendre les droits de nos albums qu’à distribuer et traduire directement pour le marché allemand.» Même fonctionnement pour Atrabile, ainsi que le confirme Daniel Pellegrino: «Il y a une barrière linguistique évidente et aussi une culture différente de l’image. Nous collaborons avec différents éditeurs allemands ou alémaniques, mais seule une infime partie de nos titres sont traduits

Alors donc, hors le manga point de salut? Ce serait bien malheureux et trop schématique. Comme dans le cinéma ou la littérature, si quelques blockbusters tiennent le haut du pavé, ils n’empêchent nullement que se développe une vraie création. Actuellement, c’est le roman graphique qui cartonne. «Aujourd’hui, quand on parle de ventes de BD en termes de ventes par titre, les plus gros cartons se font dans les romans graphiques, explique Tom Tirabosco. Beaucoup de gens qui ne lisaient pas de bande dessinée y arrivent par ce biais.» Une tendance que confirme Hadi Barkat, dont les éditions Helvetiq viennent de prendre le virage de la bande dessinée avec trois romans graphiques cette année. «Il y a un tout nouveau frémissement pour les romans graphiques en langue allemande. Nous espérons arriver au bon moment avec nos projets.» Des projets conçus pour être déclinés au-delà des frontières: «En concevant dès le départ nos projets comme des œuvres universelles et en les publiant en anglais, en allemand et en français, nous pouvons leur donner de meilleures chances d’être remarquées. Cela se traduira par davantage de ventes, davantage de chances d’être traduits dans d’autres langues, et davantage de rémunérations pour nos auteurs et autrices

Un marché éditorial compliqué

L’impression et la rémunération des auteurs sont les principales difficultés de maisons d’édition qui peinent à boucler leurs fins de mois, et particulièrement les maisons d’édition de bande dessinée pour lesquelles la création et la fabrication sont plus coûteuses que la littérature dite blanche. Vient de s’y ajouter la flambée du coût du papier, causée par une pénurie mondiale qui préoccupe beaucoup les éditions Atrabile et Antipodes. «Les droits d’auteur ne peuvent pas, à de rares exceptions, payer le très lourd travail de création, soupire Julie Mougel, des éditions Antipodes. Il existe trop peu d’aides à la création pour le moment. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons été en mesure de publier les projets sélectionnés et le public accueille bien nos livres. Nous tenons à imprimer dans la région proche de notre pays, et souhaiterions davantage publier en Suisse, mais nous manquons cruellement de moyens pour cela.» Un regret qu’exprime également Hadi Barkat, qui dit «ne pas avoir assez de moyens pour faire travailler les dessinateurs et dessinatrices dans de bonnes conditions».

L’essor de la BD romande est aussi freiné par les perspectives d’un bassin de population très circonscrit. «On compte sur la France, la Belgique et aussi le Canada, car le public suisse francophone est trop réduit», constate Fabian Menor, coauteur de Seuls en exil (Helvetiq). Difficile de faire prospérer un marché et une concurrence dans une économie appliquée à deux millions de lecteurs potentiels seulement. Pour tenter de vivre de leur art, les auteurs suisses francophones tournent leur regard vers la France dont le marché représente par exemple 90 % des ventes d’Atrabile. «Nous avons besoin de dépasser les frontières et d’atteindre les publics francophones», renchérit Julie Mougel pour qui la bande dessinée est aussi un viatique pour la promotion des idées et pour le rayonnement des talents suisses, ajoutant: «Ce n’est pas simple tant le marché y est vaste et déjà chargé, mais on y arrive petit à petit et les retours sont prometteurs.» Hadi Barkat préfère envisager les choses sur un plan plus global: «Se lancer en BD a été une prise de liberté. Nous sommes arrivés en BD avec une confiance et un élan acquis dans d’autres domaines éditoriaux. Quant aux moyens, on peut toujours en avoir plus, mais il n’y a pas que cela qui compte.» Les auteurs quant à eux privilégient l’entraide et la débrouille, à l’instar de Fabian Menor qui partage un atelier avec plusieurs artistes et dessinateurs à Genève: «C’est un soutien non négligeable quand on fait un métier solitaire, et cette communauté favorise les collaborations. Genève est une petite ville, mais on s’y fait rapidement un réseau. J’en parlais avec Hélène Becquelin qui travaille à Lausanne et y ressent moins d’entraide par rapport à Genève

«Peut-être qu’il faudrait réfléchir à d’autres formes de diffusion de la bande dessinée, avec des structures plus petites, des financements autres, recréer les conditions du retour du fanzine et du recueil collectif indépendant», émet Tom Tirabosco. La Bûche, un collectif d’autrices de BD né en 2015 s’inscrit dans ce mouvement. Initialement créé pour faire connaître et se rencontrer des femmes bédéastes en Suisse romande, ce fanzine collectif rassemble aujourd’hui plus de nonante créatrices et publie chaque année un volume avec différentes contributions. Autour du fanzine, de nombreux événements, hors-séries et collaborations ont lieu. Bref, un petit univers solide et vivant s’est organisé. Et c’est finalement Fabian Menor, qui publiait ses comics dans un journal local dès 14 ans, qui résume les enjeux: «Le milieu de la BD en Suisse est finalement assez familial, il y a peu de maisons et tout le monde doit s’entendre. De façon générale, un groupe culturel qui monte est doté d’une vision, quel que soit le marché. Il faut savoir prendre des risques

Source:
Karine Papillaud, Magazine LivreSuisse n°4