Projet de programmation

Les littératures suisses

Vertiges suisses

« Les régions de montagne ont toujours été propices à la liberté et au vertige », écrit la traductrice suisse Marion Graf. Tout lecteur désireux de découvrir et de se familiariser avec la littérature helvétique est en effet rapidement saisi par ces deux sentiments de liberté et de vertige. Vertige devant des littératures qui se conjuguent au pluriel, s’écrivent en quatre langues, et dont trois d’entre elles (l’alémanique, la romande et la tessinoise) conservent des liens d’interdépendance extrêmement forts avec les littératures de langue allemande, de langues française et italienne. Sentiment de liberté également, et d’admiration, devant des littératures (et d’abord des auteurs, des illustrateurs et des éditeurs) qui ont su cultiver farouchement leurs singularités, et ont offert aux littératures européennes auxquelles elles participent certaines de leurs œuvres les plus originales (il suffit, pour s’en convaincre, de citer ici les noms de Cendrars, Ramuz et Jaccottet côté romand, de Walser, Frisch et Dürrenmatt côté alémanique, en ne s’attachant qu’au seul XXesiècle). Plus près de nous, certains écrivains suisses sont publiés par les plus importantes maisons d’édition françaises, allemandes ou italiennes (Paul Nizon chez Suhrkamp, Lukas Bärfuss chez Wallstein, Peter Stamm chez S.Fischer, Fleur Jaeggy chez Adelphi, Pascale Kramer chez Flammarion, Metin Arditi chez Grasset ou encore Noëlle Revaz chez Gallimard…), contribuant ainsi à la diffusion et au rayonnement international des littératures suisses.

LIVRESUISSE constituera un plateau d’une trentaine d’invités– auteurs, illustrateurs, dessinateurs… – issus des littératures suisses de langues allemande, française, italienne et romanche. Une programmation qui réunira, autour de quelques auteurs majeurs des littératures helvétiques contemporaines, certaines des nouvelles voix les plus prometteuses de Suisse, en prenant en compte l’actualité éditoriale de l’année 2020 et du début de l’année 2021. Cette programmation se déroulera sur les différentes scènes de la Foire du Livre de Bruxelles, en lien chaque fois que possible avec les autres axes de la programmation générale(thème annuel, Europe, romans et essais, traduction, jeunesse, bande dessinée, science-fiction, polar…). Elle se poursuivra en soirée à la Résidence de l’Ambassade de Suisse ainsi que dans un lieu extérieur à la Foire – les Halles St-Géry en plein centre de Bruxelles –, plus propice à l’accueil des performances. Si son objectif est de rendre sensibles le caractère pluriel de ces littératures, et la diversité des publics auxquels elles s’adressent, elle s’attachera aussi à favoriser le dialogue avec les autres univers littéraires présents (les littératures belges, francophone et néerlandophone en tête), tout en insistant cependant sur quelques caractéristiques singulières et « points forts » des lettres helvétiques.

Les Halles  St-Géry, en plein centre de Bruxelles, accueilleront pour deux soirées la Suisse.

Le paysage, objet d’une expérience universelle

Évoquer la place fondamentale qu’occupe la notion de paysage dans l’imaginaire, la culture et la littérature suisses n’est pas céder aux facilités d’un raccourci commode, bien au contraire : le sentiment géographique est en effet une des caractéristiques essentielles de nombreuses œuvres venues de Suisse, ainsi qu’une dimension incontournable de l’imaginaire national. Peut-être plus qu’ailleurs, la relation à la nature, le rôle donné à des lieux singuliers, réels ou fantasmés, font partie des identités que les Suisses se sont construites tout au long de l’histoire. L’expérience sensible, d’abord individuelle, de la nature, a donc de profondes résonances collectives, sociales et politiques. Objet de saisissement et de ravissement esthétique, le paysage invite également l’individu à la contemplation, au recueillement intérieur, à la méditation, à l’introspection inquiète – des tendances encouragées par la religion réformée, et qui vont favoriser en Suisse le développement d’une puissante littérature autobiographique et autofictionnelle.

Les écrivains suisses se sont très souvent fait l’écho, par leurs œuvres mêmes, de cette place essentielle du lieu, du paysage et de la nature dans la vie de leur nation. Peut-être peut-on y voir la cause d’une certaine forme très précoce de sentiment écologique ? L’attention au monde, à sa fragilité, à son extrême beauté, a longtemps été une constante des littératures suisses. Aujourd’hui, si l’imaginaire collectif (en partie sous l’influence du marketing et de la publicité) joue encore avec « les images idylliques d’une Arcadie helvète » (pour reprendre les mots de Peter Pfrunder, directeur de la Fotostiftung Schweiz), les romanciers, essayistes et poètes suisses contribuent, par leurs œuvres, à rendre compte d’une réalité suisse contemporaine bien plus complexe et contrastée, fortement urbanisée, ouverte au monde et à ses influences, les plus enrichissantes comme les plus contestables (une certaine forme d’uniformisation globalisée ne menace-t-elle pas aussi la Suisse, à l’image de ses voisins européens ?)

Le goût du voyage

Interrogeant le goût pour le voyage de nombreux auteurs suisses, Adrien Pasquali se demandait : « L’espace est-il premier à la conscience ? Est-il premier au désir ? »  Ce vif désir pour l’ailleurs dessine un autre possibledes littératures suisses : le voyage, et toutes les formes de dépaysementlittéraire, que l’on retrouve aussi bien côté romand qu’alémanique (on peut à ce propos citer les figures tutélaires de Nicolas Bouvier et d’Annemarie Schwarzenbach). À rebours d’une vision mythifiée d’un pays qui se sentirait menacé dans ses traditions et son art de vivre, l’attachement au lieu ne se conçoit, chez beaucoup d’auteurs suisses, que dans une relation dynamique à l’autre et à l’ailleurs. Loin de se réduire à un terroir, ou à un territoire à protéger, le paysage est d’abord et avant tout pour beaucoup d’entre eux (il suffit de penser ici à l’œuvre de Jaccottet) l’objet d’une expérience universelle. Cette ouverture au monde s’est encore accentuée ces dernières années, les auteurs suisses s’inscrivant de plus en plus dans un marché éditorial désormais mondialisé (ce dont témoigne, par exemple, le développement important ces dernières années du roman noir et du roman policier helvètes, qui s’agit de ne pas négliger dans la programmation). Si Ramuz pouvait encore écrire : « On est ce qu’on est, on est ce que le pays nous a faits », les poètes, romanciers et dramaturges suisses actuels sont probablement autant influencés par les échos du monde et l’influence des littératures étrangères (anglo-saxonnes en tête) que par celle des héritages culturels nationaux.

En amont de la Foire du Livre, le car postal qui sera présent sur le stand suisse durant les quatre jours partira de Lausanne, embarquant à son bord quelques auteurs, à l’occasion d’un road-trip littéraire faisant halte dans quatre villes françaises et belges pour autant de soirées de lecture et de surprises littéraires (une programmation à établir en lien avec les lieux d’accueil, librairies, médiathèques, théâtres et cafés culturels) : une manière idéale d’annoncer l’arrivée de la Suisse à Bruxelles et de communiquer sur les réseaux sociaux.

La traduction [1]

Terre d’accueil au XVIeet XVIIesiècles pour les réformés, la Suisse est aujourd’hui encore un important carrefour multiculturel. De nombreux écrivains venus d’ailleurs, issus de cultures et d’univers linguistiques différents ont contribué à enrichir les littératures suisses, leur offrant des accents et des rythmes nouveaux, ouvrant celles-ci à d’autres horizons, d’autres paysages, d’autres réalités sociales et historiques. La traduction joue depuis de nombreux siècles un rôle de premier plan en Suisse, que le plurilinguisme national rend certes inévitable mais qui correspond également à une très riche tradition historique et culturelle. Cette curiosité pour les textes venus d’ailleurs, et pour le passage des langues, est une des caractéristiques remarquables du catalogue de nombreux éditeurs de littérature générale, mais également d’éditeurs de livres pour la jeunesse. Longtemps réservée aux seuls professionnels, la question de la traduction intéresse de plus en plus le grand public – des festivals littéraires lui sont d’ailleurs désormais intégralement consacrés (Babel Festival à Bellinzona, festival Aller-Retour d’Olten). Durant les quatre jours, un rendez-vous quotidien lui sera dédié (avec horaire et lieu fixes). Nous imaginons pour cela des petits ateliers de traduction ouverts à tous (d’une des quatre langues à l’autre) menés par un professionnel autour d’un court texte d’un des auteurs invités, une rencontre croisée entre traducteurs suisses et belges (les enjeux de traduction sont-ils exactement les mêmes, ou y a-t-il des particularismes ?), une lecture bilingue ou trilingue avec un auteur suisse et un ou deux de ses traducteurs, suivie d’une discussion.

Éditer en Suisse… et en Belgique [2]

La Suisse se caractérise également par l’existence d’une édition indépendante très diversifiée et inventive, avec certaines maisons héritières d’une histoire parfois ancienne mais qui ont su régulièrement se réinventer et ouvrir leur catalogue, et l’apparition ces dix dernières années de nouveaux acteurs qui ont contribué à enrichir le paysage éditorial suisse (en particulier dans le domaine de la poésie, de la fiction et de la bande dessinée). Un des enjeux de la programmation est de rendre sensible et d’interroger cette vitalité éditoriale, les modèles économiques qui la rendent possible, la place que les éditeurs suisses occupent au sein de marchés plus globaux (par exemple, pour les éditeurs de littérature romande, le marché français et, plus largement, la francophonie littéraire).À ce titre, une rencontre croisée entre éditeurs suisses et éditeurs belges, wallons et flamands, comparant leurs pratiques respectives, apportera de nombreux éléments de réponse. 

La scène et la traversée des frontières et des genres

Il faut souligner l’apparition ces dernières années, et l’importance dans la création littéraire contemporaine et dans sa diffusion, de groupes et de collectifs d’auteurs et d’artistes, qui participent sans doute moins à la création d’écoles homogènes que de pratiques – au premier rang desquelles celle de la scène (avec des lectures qui favorisent la transdisciplinarité et la rencontre entre formes artistiques), mais également des projets d’écriture collective. Intimement liée au développement des pratiques littéraires de la scène, la poésie fait preuve d’une belle vitalité, et fédère un public singulièrement plus large que chez le voisin français (vitalité entretenue par l’existence de revues et de maisons d’édition spécialisées, mais également de collections dédiées à la poésie chez des éditeurs généralistes). Lectures et performances occuperont une belle place dans la programmation, sur les scènes de la Foire comme en dehors dans Bruxelles, avec un ou plusieurs lieux culturels partenaires. Cette dimension scénique correspond en effet aux attentes du public ; les auteurs de langue allemande la pratiquent depuis longtemps et elle est de plus en plus prisée par les écrivains de langue française. Cela permettra de mettre en avant l’existence et les actions des collectifs AJAR, Bern ist überallet Caractères mobiles, et de proposer avec l’un ou l’autre de ces collectifs (ou les deux) une soirée dans un lieu associé. D’autre part, lectures et performances correspondent également aux pratiques littéraires belges, du moins côté néerlandophone. Nous souhaitons établir une passerelle entre les deux pays, à l’occasion d’un moment qui donnera à entendre leur pluralisme linguistique respectif (allemand, français, italien, romanche et néerlandais, français, allemand) mais également le pluralisme au sein des langues : le français de Belgique n’est pas celui de Suisse, l’allemand de Suisse n’est pas celui de Belgique… Nous proposerons aussi des rencontres et croisements entre auteurs et artistes suisses ayant une stature importante à l’étranger et travaillant en Belgique (le metteur en scène Milo Rau, par exemple).

Les scènes jeunesse et bande dessinée

Si le multilinguisme, le goût pour l’ailleurs et le voyage et la pratique littéraire de la scène sont trois dimensions qui rapprochent fortement les littératures suisses des littératures belges (on ne saurait non plus minimiser les liens qui relient ces dernières à la littérature de langue française et à la littérature néerlandophone – voire à la littérature de langue allemande), il faut également souligner les nombreuses passerelles qu’il est possible d’établir entre elles par le biais de deux secteurs extrêmement prolifiques et inventifs : l’écriture et l’illustration pour la jeunesse et la bande dessinée.

La Foire du Livre de Bruxelles accorde à la programmation pour la jeunesse une place chaque année plus importante. Le jeudi et le vendredi, de nombreuses rencontres avec des classes sont organisées. Le samedi et le dimanche, les propositions s’adressent aux familles. La programmation suisse s’inscrira résolument dans cet esprit en proposant des ateliers avec les illustrateurs présents et des rencontres/lectures avec les auteurs. Une lecture à la demande sera également programmée : un conteur lit aux enfants un album de leur choix, dans une sélection de classiques de la littérature jeunesse suisse (le fonds des contes et légendes montagnardes pourra également être mobilisé). Les éditions La Joie de Lire accueillent dans leur catalogue plusieurs auteurs et illustrateurs flamands de première importance (Ingrid Godon, Pieter Gaudesaboos…) : cette dimension ne sera pas oubliée et offrira l’occasion de dialogues entre les littératures jeunesse helvétique et belge. L’exposition ABCH de 26 illustrateurs suisses réalisée pour la Foire de Bologne 2019 voyagera à Bruxelles et s’installera dans un lieu dédié de la Foire.

La bande dessinée occupe évidemment une place de choix à la Foire du Livre de Bruxelles : un espace important lui est en effet consacré, le Palais des Imaginaires. L’opportunité est belle d’attiser la curiosité du grand public pour la BD suisse et de l’inviter à découvrir une scène indépendante suisse très créative et originale (autour, entre autres, d’Atrabile ou, plus récemment, d’Hécatombes éditions), et dont le rayonnement est européen (il faut évidemment souligner le rôle pionnier de quelques créateurs majeurs tels Cosey ou ZEP). À l’image de ce qui sera fait pour la littérature jeunesse, les dessinateurs invités seront associés, le jeudi et le vendredi, aux rencontres avec les classes. Sessions de dessin en direct, concert dessiné et/ou conférence dessinée, masterclass avec un auteur ou un illustrateur BD suisse de premier plan seront également proposés les autres jours. Nous souhaitons porter une attention particulière aux autrices et dessinatrices de bande dessinée, trop souvent absentes des programmations, et pourtant si créatives et inventives. La présence de la bande dessinée suisse à Bruxelles offrira l’occasion d’une soirée festive, musicale et décalée, dans un lieu extérieur à la foire (lieu qui pourrait accueillir, sur une période plus large que la seule durée de la Foire, une exposition – autour d’une œuvre singulière ou du catalogue d’un éditeur). Et nous demanderons à « l’enfant terrible » de la BD flamande, Brecht Evens, de participer à une rencontre avec un dessinateur suisse dont il admire le travail et les livres, et qu’il aura envie de faire découvrir au public belge. Pour cette programmation spécifique, LIVRESUISSE collaborera avec le Réseau BD.

Le patrimoine littéraire : révisons nos classiques !

S’il faut bien sûr privilégier la présentation des littératures contemporaines, celle des livres des auteurs qui seront invités, il est nécessaire, et même inévitable, d’attirer l’attention du public sur le patrimoine littéraire suisse, sur certains de ses sommets littéraires et de ses grands massifs. Cet éclairage prendra la forme d’une bibliothèque idéale (consultable en ligne sur le site de la Foire et sur celui de LIVRESUISSE et physiquement présente sur l’espace suisse de la Foire), mais fera aussi l’objet de quiz ludiques pour petits et grands, d’une lecture-anthologie par un comédien… Nous demanderons à chacune et chacun des auteurs invités de désigner « son » classique suisse (en essayant de privilégier des regards croisés : par exemple, un classique romand élu par un écrivain suisse de langue allemande), et de le présenter en quelques phrases. Ces « coups de cœur » seront mis en ligne et accompagneront la bibliothèque idéale, ils feront l’objet de bandeaux apposés sur les couvertures des livres, et certains seront même évoqués lors de certaines rencontres durant la Foire, en présence de quelques écrivains.

Les auteurs et les textes au cœur du projet

Quant aux rencontres littéraires et tables rondes proprement dites, elles s’attacheront à rendre sensible l’ensemble des points soulevés précédemment (multiculturalisme, tensions entre traditions et hypermodernité, ouverture au monde, goût du voyage et tentation du repli identitaire, dialectique entre l’intime et le paysage, etc.)  en observant quelques principes : le respect constant de la singularité des œuvres, des styles et des imaginaires, qui ne seront jamais réduits à des prétextes commodes ; la volonté dejouer avec, d’interroger et parfois de mettre à mal (voire de dynamiter !) les clichésattachés à la Suisse ; l’ambition de créer, chaque fois que possible, des passerelles avec les autres univers littérairesprésents à la Foire du Livre de Bruxelles (en privilégiant le dialogue avec les littératures belges, francophone et flamande) ; le souci, enfin, d’organiser la programmation autour d’un petit nombre de lignes directrices claireset immédiatement repérables par le public.

Une Quinzaine du livre suisse en collaboration avec le Syndicat des librairies francophones de Belgique (SLFB)

Nous privilégierons le circuit normal d’approvisionnement, c’est-à-dire celui des distributeurs et libraires sur place : c’est pourquoi nous travaillerons avec une ou plusieurs librairies belges qui se chargeront de commander tous les livres et de tenir la librairie sur le stand, avec deux de nos libraires. En intégrant les ouvrages d’auteurs suisses publiés directement en France (ou en Belgique), ainsi que les ouvrages des maisons non distribuées en Belgique – c’est notamment le cas des maisons alémaniques, tessinoises, romanche et de plusieurs petites maisons romandes –, dont les livres seront acheminés depuis la Suisse. Le choix de travailler avec le SLFB s’impose et pourrait permettre de mettre sur pied une 3eQuinzaine du livre suisse autour des dates de la Foire.

L’invitation de la Suisse en tant qu’hôte d’honneur à la Foire du livre de Bruxelles 2021 est soutenue par

 

1.  En lien avec la programmation de la scène La Place de l’Europe.

2.  En lien avec la programmation de la scène La Place de l’Europe.

 

Régis Penalva et Olivier Babel