Rapport Covid 19

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Conséquences de la pandémie de Coronavirus. Questionnaire à l’intention des structures culturelles

Préambule : les réponses synthétisées qui suivent sont issues d’échanges écrits et oraux avec des acteurs de la branche et surtout d’un questionnaire envoyé à tous nos membres éditeurs ou libraires. Les diffuseurs et distributeurs ont leurs spécificités, et ils sont tout autant impactés par la situation : dotés de structures parfois importantes – l’Office du livre de Fribourg est, avec Payot, le principal employeur du livre en Suisse romande – ils ont largement réduit leurs activités et dû recourir immédiatement aux mesures de chômage. Nous reviendrons séparément sur leurs difficultés.

Nous avons enregistré 28 retours d’éditeurs et 29 retours de librairies (pour 31 enseignes), sur la base d’un questionnaire qui leur a été envoyé le mardi 17 mars et qui reprenait notamment les questions de votre propre questionnaire. Quand bien même le questionnaire était anonyme, on peut considérer que les principaux acteurs sont ceux qui y ont répondu. Et rappelons que les librairies Payot, qui représentent au moins 35% de part de marché, ne sont pas membres de LivreSuisse.

1) D’ici au 30 avril 20, combien de manifestations/activités ont-elles été (ou vont-elles être) reportées, dans votre secteur d’activité, en raison de la pandémie et des mesures prises par les autorités fédérales et cantonales ?

On peut l’évaluer. Il y a d’une part les grandes manifestations, comme les salons, les festivals, et les rencontres thématiques : elle ont ou seront toutes annulées (plutôt que reportées) y compris déjà celles qui étaient programmées sur mai, par exemple LivreParis, London Bookfair, Foire de Leipzig, Foire de Bologne, Festival du livre suisse à Sion, Polymanga à Montreux, Littera Découvertes à St-Maurice, Salon du tourisme à Berlin, Quais du polar à Lyon, Lausann’noir (vraisemblablement), Festival de Cannes (où quelques-uns de nos édi- teurs avaient l’opportunité de présenter leurs titres pour vente de droits s’adaptation), etc. Il y a d’autre part tous les événements liés à des sorties de livres ou lancements de collections, lectures, tables rondes, animations en bibliothèques ou dans les écoles, là également toutes annulées ; cela représente plus de 100 événements sur les 31 questionnaires retournés par nos libraires, et plus de 250 sur les 28 questionnaires d’éditeurs rentrés (hors grandes manifestations) ; on peut estimer qu’une part des 100 événements annulés par nos libraires se retrouvent dans le chiffre de 250 rapporté par nos éditeurs (qui incluent probablement aussi l’étranger). Bref une bonne douzaine de grandes manifestations et au minimum 300 événements ont ou auront été annulés. Et ce n’est sûrement pas fini.

– Pouvez-vous estimer au plus près les conséquences financières de ces reports ?

Difficile à estimer précisément. Si l’on totalise les réponses des libraires cela représente quelque CHF 80’000.– mais nombre d’entre eux sont incapables de chiffrer le manque à gagner, et déplorent aussi tous les frais engagés (par exemple les livres envoyés et qui seront retournés), entraînant beaucoup de coûts administratifs sans aucun revenu.

Quant aux éditeurs, le montant perdu se chiffre à plus de CHF 155’000.– avec aussi un certain nombre de membres incapables de chiffrer les pertes ou manques à gagner. Il faut pré- ciser que les nouvelles parutions sont des événements majeurs, au-delà des vernissages et lectures/dédicaces annulés. Lorsque tout est reporté alors que les livres sont parus et ont été livrés chez les distributeurs en France et en Belgique, et que l’éditeur a financé les frais de graphisme, de traduction, d’édition, d’impression et de logistique pour des titres qui restent en rade, le risque d’un couac total sur un ou plusieurs titres est bien réel.

Il est important de souligner à nouveau que l’on ne parle pas de reports de revenus mais bien de pertes pures et simples, car les événements ont été annulés et peu d’animations liées à des nouveautés récentes seront reprogrammées (seules certaines en lien avec les nouveautés dont la mise en vente a été reportée – par exemple avec le dernier livre de J. Dicker – le seront.

2) D’ici au 30 avril 20, combien de manifestations/activités ont-elles été et vont-elles être annulées, dans votre secteur d’activité, en raison de la pandémie et des mesures prises par les autorités fédérales et cantonales ?

Les réponses à cette question sont intégrées dans la précédente, car il est très compliqué d’opérer cette distinction de périodes.

– Pouvez-vous estimer au plus près les conséquences financières de ces annulations ? Idem.

3) La situation et les décisions officielles changeant rapidement, votre secteur d’activité a-t-il pris, à votre connaissance, des mesures pour s’adapter à l’évolution de la pandémie ?

Si oui, lesquelles ?

D’une part, un très grand nombre de librairies, comme vous le savez, ont mis en place – ou les ont renforcés – des prestations en termes de commandes et livraisons à leur clientèle. Non seulement pour garantir un minimum de rentrées (qui ne sauraient compenser bien évi- demment leurs pertes dues aux fermetures décidées) mais aussi pour ne pas laisser la place libre à Amazon. Afin de ne pas léser leurs clients, elles offrent pour la plupart les frais de livraison gratuits (ce qui est très coûteux en termes de pertes de marge pour des livres bon marché (jeunesse, poches…) ou livrent elles-mêmes gratuitement leurs commandes dans un périmètre défini (essentiellement valables pour les villes). Mais rien ne dit que La Poste ne sera pas contrainte à son tour de limiter ses services, et surtout que les distributeurs continueront longtemps à être en mesure d’assurer les réassorts : d’une part le réapprovisionnement venant de France est en train de se paralyser, et la fermeture du site Payot.ch depuis le vendredi 20 mars entraîne une réduction importante du volume des commandes, ce qui pourrait amener les distributeurs à fermer complètement leur logistique (si ce n’est pas l’Etat qui le leur impose). La diminution des ventes en ligne est déjà très forte chez certains éditeurs.

La plupart de nos membres ont tout de suite introduit des demandes de mise en chômage partiel ou technique, mais les offices semblent saturés par les demandes. Et même si le délai d’attente a été supprimé, nos membres ne savent pas quand ils commenceront à perce- voir les indemnités pour le personnel qu’ils doivent continuer à rémunérer. Il faut à ce stade signaler que les salaires étant très bas, non seulement dans la librairie mais également dans l’édition, une diminution de 20% des salaires peut être déterminante pour les employés. La grande crainte des propriétaires et gérants de ne pas pouvoir bénéficier de prestations de chômage a été levée par l’annonce de G. Parmelin lors de la conférence de presse du CF du 20 mars : la couverture de chômage est étendue aux employés de S.A. ou S.à.r.l. en tant que gérant ou directeur, et les indépendants (souvent des libraires) bénéficieront d’allocations Pertes de gain, mais limitées à CHF 196.– par jour et pour une durée limitée : comment faire face à leurs charges et à celles de leur commerce dans ces conditions ?

4) Quelles mesures, en plus des pistes de travail esquissées par le Conseil fédéral et par le Canton de Vaud, seraient-elles à envisager en termes de soutien financier ?

Elles sont de plusieurs ordres.

Dans l’immédiat, l’urgence est de mettre le personnel et autres ayant-droits (dont dorénavant les apprentis et les gérants de S.A.) au bénéfice de mesures de chômage partiel ou RHT, ni les librairies ni les maisons d’édition ne disposant d’une trésorerie leur permettant de verser des salaires dès lors que leurs rentrées sont quasiment stoppées. Rappelons que pour les éditeurs, la principale source de revenus est tirée des relevés mensuels de leurs diffuseurs (en Suisse, en France, etc.) qui paient au mieux à 60 jours et la plupart du temps à 90 jours fin de mois. Quant aux libraires, les retours aux diffuseurs qu’ils opèrent à leurs frais (et qui vont prendre une ampleur exceptionnelle de par les circonstances) leur sont crédités en avoirs et ne créent donc aucune liquidité. Un allègement des charges sociales est attendu de la part des autorités et des caisses.

L’accès facilité au crédit, tel qu’annoncé également par G. Parmelin, est de nature à com- penser le manque chronique de liquidités à venir. Mais tous les acteurs de la branche déplo- rent que celui-ci soit assorti de taux d’intérêt qu’il faudra verser aux banques.

Les gérants des librairies n’ont pas attendu les décisions des villes de Genève et de Lau- sanne de supprimer les loyers des locaux commerciaux pour sensibiliser leurs propriétaires à la question : une décision forte des pouvoirs publics cantonaux à cet effet est attendue, pour non pas un report de charges mais une suppression pure et simple des loyers des mois de fermeture contrainte.

Les libraires souhaitent obtenir des reports d’échéances pour les factures émises sur février et mars par les distributeurs. Il semble que ces derniers attendent les décisions des groupes français (Interforum, Media Participation les ont déjà consentis en France et vont les réper- cuter en Suisse).

Les chiffres d’affaire des mois de mars et d’avril (et peut-être ceux des mois suivants ?) sont des pertes sèches pour nos membres, un manco de revenu qui ne sera pas récupéré. Sur la base des questionnaires rentrés, ces pertes représentent quelque CHF 1,5 Mio pour les édi- teurs et plus de CHF 2 Mio pour les libraires. Notons que tous les membres n’ont pas com- muniqué de chiffres mais ont fait état d’une perte de 90 à 98% de leur C.A. prévisible sur la période considérée, ou d’une diminution de 25 à 30% de leur C.A. annuel. Ces chiffres constituent donc une estimation basse.

Une grande partie de nos membres réclament une compensation importante sinon totale de leurs pertes de revenus. Pour les librairies, celle-ci pourrait être en partie réalisée par le biais d’achats massifs par les bibliothèques et autres collectivités publiques, dans les librairies de leur canton. Pour les éditeurs, une augmentation de l’aide structurelle de l’OFC est vivement attendue, et qui ne devra pas laisser de côté les éditeurs non conventionnés qui n’en bénéfi- cient pas.

5) Quelles sont, dans votre secteur, les conséquences de la crise en termes de ressources humaines (chômage technique, chômage partiel, rupture de contrat, etc.)? 

  • –  Pour le personnel en CDI
    Au niveau de la librairie, la quasi-totalité du personnel est mis au chômage, les gé- rants et les directeurs d’entreprise employés le seront également, tout comme les ap- prentis. A ce jour, seuls deux procédures de licenciement nous ont été communiquées. Chez les éditeurs, la mise au chômage est pour le moment partielle : tout le personnel commercial ou administratif est au chômage, des dispositifs de télétravail pour les autres (éditorial) ont été mis en place. Pour combien de temps on l’ignore, ce qui est certain c’est que les programmes éditoriaux devront être largement réduits faute d’être financés par les ventes.
  • –  Pour le personnel en CDD (hors mandats attribués à des sociétés indépendantes).Les employés à la tâche sont les grands perdants, les sous-traitances sont également dénoncées avec effet immédiat.

6) Dans quelle mesure avez-vous dû suspendre ou annuler des mandats confiés à des sociétés indépendantes et quel volume financier cela représente-t-il ?

Pratiquement une grande partie des mandats externes, en particulier de nos membres édi- teurs, sont suspendus ou annulés (en date des 17 et 18 mars) : travaux de graphisme, travaux d’impression, mandats de traduction, pour un montant annoncé de CHF 150’000.–, mais peu d’éditeurs chiffrent leur montant dans leurs réponses au questionnaire. Ceux qui mandatent des attaché•e•s de presse pour le moment continuent à les rémunérer.

7) Autres remarques

Le livre est un marché fragile, et son marché est tendu année après année. Les marges y sont excessivement serrées, en particulier pour la librairie. Comme souvent ailleurs, les liquidités (et leur manque) en constituent le nerf de la guerre. Les situations y sont contras- tées avec, en ce début d’année et donc avant la crise du Coronavirus, des cas de légère hausse par rapport à 2019, beaucoup de stabilité et plusieurs activités à la baisse.

Nos membres craignent tout particulièrement :

– des problèmes durables de liquidités (les auteurs en seront également pénalisés)

– des mesures de licenciement

– des pertes sèches de revenus conduisant les structures les plus exposées à la faillite

– des reports de parution qui vont asphyxier le marché dès sa reprise, et dont bénéficieront en premier lieu les gros éditeurs français

– des pertes supplémentaires en termes de part de marché au profit d’Amazon

Soulignons que ces remarques et ce qui précède est le reflet des préoccupations de nos membres en date des 17 et 18 mars 2020, alors que la situation évolue de jour en jour, et en l’absence totale de visibilité quant aux dates d’une éventuelle reprise.

Et pour LivreSuisse ?

Notre association qui fédère l’interprofession du livre en Suisse romande regroupe quelque 120 membres (env. 60 éditeurs, 50 libraires, 7 diffuseurs-distributeurs). Elle emploie 2 salariés : Mme Tess Payot (à 30% depuis le 1er janvier 2020) et le soussigné, secrétaire général, à 80%.

Son budget de fonctionnement est essentiellement constitué des cotisations versées par ses membres et de celles facturées aux librairies pour la formation professionnelle qu’encadre notre association.

Pour les foires et salons du livre à l’étranger, elle bénéficie du soutien de Pro Helvetia, comme pour certains projets spécifiques telle la Quinzaine du livre suisse.

Dans l’immédiat, voici les premières conséquences de la situation :

Foire du livre de Bruxelles (maintenue) : les visiteurs et les ventes ont chuté de 20%, perte pour LivreSuisse : env. CHF 1’500.–

Salon du livre de Paris annulé : pertes pour LivreSuisse en termes de rentrées (taxes par titre et part sur les ventes effectuées) : env. CHF 18’000.–

2e Quinzaine du livre suisse (en principe) reportée : frais engagés = plus de CHF 15’000.–

Le souci immédiat est dans la perception des factures émises aux membres (cotisations 2019 en retard, formation professionnelles, frais de participation aux salons de l’automne + Bruxelles 2020), et celles à émettre, car avec la crise actuelle de liquidités elles ne pourront probablement pas être payées.

Les cotisations annuelles (quelque 70 KF) sont en principe établies au printemps, et il était prévu de les envoyer en avril aux membres.

Par ailleurs toutes les charges demeurent : loyer, salaires, charges sociales, fournisseurs informatiques, etc.

LivreSuisse, Olivier Babel, 22 mars 2020