Trois questions à Régis Penalva

1)   Vous êtes chargé d’élaborer la programmation de la Suisse, hôte d’honneur de la prochaine Foire du livre de Bruxelles (25 au 28 février 2021), quels en seront les principaux axes (et quels défis souhaitez-vous relever) ?

Le plus grand défi sera de rendre justice à l’extraordinaire diversité et vitalité des littératures suisses à travers un plateau d’une trentaine d’autrices et d’auteurs, de dessinatrices et dessinateurs. Fictions, essais, bande dessinée et roman graphique, littérature pour la jeunesse seront les quatre principaux domaines mis en valeur. Établir une programmation électrisante, placée sous le signe de la surprise, du vertige, voilà le second défi. Lectures, lectures musicales, performances, concerts dessinés : la pratique de la scène, la rencontre d’un texte avec d’autres formes artistiques, sont fondamentales pour de nombreux auteurs et autrices suisses. L’existence de collectifs d’écrivains et d’artistes, certains plurilingues, favorisent assurément l’invention de formes inédites, hybrides. Ces pratiques collectives seront également très présentes à Bruxelles. Nous souhaitons également rendre compte de la belle santé et de la grande inventivité de l’édition suisse, et en premier lieu de l’édition suisse romande : aux côtés des « historiques » (L’Âge d’Homme, Zoé, éditions d’en bas…) qui continuent à se réinventer et à jouer un rôle décisif dans la diffusion des lettres suisses sur tout l’espace francophone, on a vu apparaître, ces dernières années, de nouveaux indés qui ont permis l’émergence de nouvelles voix, très prometteuses, mais aussi de nouveaux formats. Mettre en avant cette richesse éditoriale, voilà encore un défi d’importance.

 

2)   Existe-t-il à vos yeux une littérature suisse ou des littératures suisses ?

Vaste et difficile question. La programmation proposée à Bruxelles rendra en tout cas compte de littératures suisses qui s’écrivent et se lisent en quatre langues et dont trois d’entre elles participent d’espaces littéraires et linguistiques beaucoup plus vastes. Plutôt que de se lancer vainement à la recherche d’une impossible unité, pourquoi ne pas souligner les passerelles et les correspondances entre ces quatre littératures ? Sur ce point précis, la création de collectifs réunissant des autrices et des auteurs romands, alémaniques, tessinois et romanches, et les projets d’écriture et de performance collectives qui y naissent, multiplient les occasions de rencontre et d’hybridation. Autre phénomène fascinant vu de France (mais qu’on retrouve également en Belgique, au Québec, en Afrique…) : la capacité de certaines et certains à accueillir, au sein de leur propre langue, des mots, des expressions idiomatiques, des tournures syntaxiques issus d’une ou plusieurs autres langues (je pense, parmi d’autres, aux livres d’Arno Camenisch et à l’habileté avec laquelle ce dernier « invente » un allemand mâtiné d’italien, de romanche). À cet égard, il faut souligner encore le rôle essentiel, et difficile, de la traduction littéraire. Traductrices et traducteurs contribuent à une meilleure connaissance réciproque et à la multiplication d’influences croisées. Après tout, une ou quatre, qu’importe ? En parodiant un propos célèbre de François Mauriac, on pourrait s’exclamer : j’aime tellement la littérature suisse que je suis ravi qu’il y en ait quatre !

 

3)   Il y a deux ans la Comédie du livre de Montpellier sous votre impulsion avait programmé la Suisse, de quel accueil bénéficient les auteurs contemporains suisses sur le sol français ?

J’ai l’impression, mais je me trompe peut-être, que cet accueil a été longtemps contrarié par la diversité linguistique caractérisant ces littératures. En gros, les auteurs et autrices de langue française étaient pour beaucoup considérés comme français et « adoptés » – à l’exception de celles et ceux dont l’œuvre et le style étaient trop évidemment « suisses » (Ramuz, bien sûr) ; et les Alémaniques se retrouvaient quant à eux rangés dans le domaine allemand, confondus avec Allemands et Autrichiens : c’était bien commode et cela correspond après tout à l’existence de lectorats et de marchés.

Il me semble qu’une partie de la critique littéraire et de l’édition, ainsi que les libraires français et certains festivals, sont de plus en plus sensibles à l’originalité des lettres suisses et que les éditeurs romands sont désormais mieux repérés, leurs catalogues mieux connus, leurs livres plus facilement mis en avant dans les librairies. Cette invitation de Bruxelles 2021 nous offre aussi une formidable occasion de faire entrer en dialogue littératures suisses et belges sur tous ces points, et d’autres encore !