Le vrai métier des écrivains romands

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Image prétexte illustrant le métier d'écrivain

De quoi vivent les écrivains romands? Et comment organisent-ils leur vie autour
de la littérature? Témoignages.

«Mais à part ça, vous faites quoi?» Quelle lectrice, quel lecteur n’a pas posé candidement la question à une romancière ou un romancier en dédicaces. Parce qu’on le sait fort bien, à part quelques parcours exceptionnels comme celui d’un Joël Dicker, ou l’opiniâtreté payante d’un Marc Voltenauer, les auteurs de Suisse romande, même s’ils publient régulièrement des livres, même s’ils courent les festivals et se retrouvent en photo dans les pages littéraires des journaux, ne gagnent pas leur vie avec cette activité. Parfois même, ils n’évoquent jamais leur profession de l’ombre, préférant apparaître uniquement comme écrivain. Un paradoxe familier à Jérôme Meizoz, sociologue de la littérature à l’Université de Lausanne, lui-même écrivain. «Nombre de musiciens et d’écrivains ont un métier alimentaire principal, mais ils se définissent publiquement avant tout par leur “vocation” d’écrivain ou musicien. Ils ne mentent pas, ils mettent simplement en avant l’activité où ils s’investissent plus complètement, plus intimement. L’indicateur salarial n’en est qu’un parmi d’autres. Les gens qui se lancent dans l’écriture ont rarement un objectif financier en tête. C’est la valeur sociale, la réputation associée à l’écrivain,qui les motive. Et bien sûr la volonté d’exprimer quelque chose de singulier.»

MULTIPLIER LES ACTIVITÉS

En termes d’organisation de vie, le modèle traditionnel des enseignants-écrivains reste très répandu. C’est celui pratiqué par des auteurs comme Roland Buti, Alain Bagnoud, Jean-François Haas, Michel Layaz, Laurence Voïta, pour certains désormais par ailleurs à la retraite. Certains pratiquent des professions sans lien avec le monde des lettres, comme Catherine Rolland, médecin-urgentiste, ou Marie-Christine Horn, qui travaille dans l’import-export, ou encore Nicolas Feuz, toujours procureur à temps partiel du canton de Neuchâtel.

Certaines vivent pourtant de leur art, mais à condition de multiplier les activités. C’est le cas d’Anne Frédérique Rochat, romancière, dramaturge et comédienne. Elle alterne les trois au gré des mandats, commandes, bourses ou envies. La vente de ses romans lui paie «un petit loyer mensuel». «J’ai toujours eu conscience que j’avais choisi des métiers difficiles, que ce soit comédienne ou écrivaine. Mais c’est mon choix. J’ai très peu de charges, je vis très simplement. Je tourne avec moins de 2’500 francs, ce qui donne une grande liberté. Cela ne m’a jamais posé problème. Je n’ai pas de voiture, pas d’enfant, je ne vais pas chez la coiffeuse ou la manucure. C’est un mode de vie que j’ai choisi, presque une prise de position politique. Aujourd’hui, avec les projets en cours, je sais que j’ai de quoi vivre un an. Mais il faut que d’autres choses arrivent ces six prochains mois.» Plus jeune, elle a fait des veilles dans des EMS ou des gardes dans des musées. Depuis dix ans, elle peut s’en passer. Elle a publié quasi dix romans entre 2012 et 2022: des romans qui sont comme autant de «cartes de visites», lui permettant par effet domino d’être invitée en festivals ou dans des classes, de recevoir d’éventuels prix, bourses, ou de susciter des textes de commandes. «Mon plaisir est celui de l’écriture, de la création. Il faut reconnaître que c’est aussi par la publication régulière que nous pouvons cultiver d’autres activités annexes rémunérées.»

REVENUS PRÉCAIRES

Certaines tentent d’en vivre. Ainsi, Abigail Seran était jusqu’il y a 12 ans juriste, au sein de son propre cabinet autant que dans le monde bancaire. Peu à peu, elle baisse son temps de travail pour en consacrer davantage à ses projets d’écriture. D’écrire ma ville, qui en est à sa sixième étape, lui rapporte rapidement de petits revenus. Tout comme la MEEL, la Maison des Ecrivaines, des Ecrivains et des Littératures à Monthey, qu’elle dirige. Elle décline aussi les revenus d’écriture comme pour la troupe du collège de Saint-Maurice, la médiation littéraire dans les classes, les chroniques dans les journaux ainsi que l’expertise littéraire dans des conseils culturels et des jurys en Valais, dans le Chablais ou pour l’Université de Fribourg. «La dimension juridique de mon parcours apporte un plus, même si c’est en tant qu’écrivaine et artiste que je suis sollicitée. Après huit livres, et plusieurs projets D’écrire ma ville, mon réseau est désormais bien installé et on vient régulièrement me chercher.» Ses livres seuls lui rapportent quelques milliers de francs par an, soit un gros mois de revenu seulement. Elle n’exclut pas de retrouver un petit fixe dans le domaine. «Parce que l’écriture et ses déclinaisons restent précaires et instables.» Parfois il suffit d’un rien, d’une situation familiale instable, pour faire basculer un équilibre, certes précaire, mais durement acquis.

Ainsi, Aude Seigne a pu vivre de sa plume durant 6 ou 7 ans. Mais depuis un an, séparée, elle vit seule à Genève avec sa fille de 5 ans. «Et il n’est plus possible de ne vivre que de cela. Avant, les frais étaient partagés avec mon compagnon, je n’avais besoin que de gagner 2’700 francs par mois, ce qui était possible en restant dans le domaine de l’écriture et la littérature, en enchaînant les performances, les chroniques, les textes de commandes, les livres eux-mêmes…» Elle cherche désormais un mi-temps. «Du secrétariat ou de l’administratif, dans l’idéal dans une fondation ou le domaine de la santé, qui corresponde à mes valeurs.» Elle est flexible et tout terrain: entre la parution de son premier livre en 2011 et 2016, année où elle décide de se lancer en indépendante, elle a eu trois métiers: rédactrice-conceptrice web pour la ville de Genève, administratrice de la compagnie de danse Cindy Van Acker, puis chargée de projet pour la Maison Rousseau Littérature à Genève. «Mon modèle de vie idéal serait un maximum de liberté pour pouvoir accepter les projets artistiques imprévus. Par exemple, je travaille actuellement sur un projet de série en stand-by, mais peut-être que le mois prochain, il redémarre. Un job fixe ferme souvent des portes, hélas. Mais cette incertitude est un choix que j’ai fait et qui me va globalement. La liberté est à mes yeux plus importante que le confort de vie. La stratégie gagnante est généralement de tout prendre, le petit projet très intéressant, mais très mal payé, comme le gros truc peu intéressant mais bien payé. On dit que trois critères comptent dans cette situation: la proposition est-elle intéressante, bien payée, avec des gens que tu aimes bien? Il faut au moins que deux critères soient remplis pour accepter.»
Elle «gagne de l’argent» avec ses livres. «Mon tout premier, paru il y a plus de 10 ans, se vend encore à quelques centaines d’exemplaires chaque année. Mon roman sur internet m’a rapporté environ 6’000 francs de droits l’année d’après.»

Esprit d’entreprise

D’autres vivent des métiers du livre avec la même passion. Ainsi, Bruno Pellegrino a rejoint l’équipe éditoriale des Editions Zoé il y a un an. Un travail à 60 % qui est son «métier préféré» parmi ceux exercés jusqu’à présent. Entre 2017 et 2021, il travaille à 80 % pour l’Université de Lausanne à l’édition des œuvres complètes de Roud. «C’était presque trop par rapport au temps pour écrire. Mais cela m’a permis de faire des économies.» Dès la parution de son premier livre en 2015, il arrête toutes ses activités professionnelles non littéraires. «Je voulais vivre dans ce milieu. Mais je ne veux pas devoir gagner ma vie avec les romans que je publie. Je peux me permettre de ne pas savoir combien je gagne avec mes livres. Cette question me fait peur d’ailleurs. La pression serait trop grande, si je devais dépendre de revenus du livre et des présences en festivals.»

Marie Caffari a dirigé durant plus de dix ans l’Institut littéraire suisse à Bienne, département de la Haute école des arts de Berne, qui forme année après année de nouvelles volées de jeunes autrices et auteurs rêvant de vivre de leur plume. Outre la création littéraire, les étudiants sont sensibilisés aux questions de l’édition, des droits d’auteur, des contrats d’édition, ou encore de l’édition et de la production d’une revue littéraire. «Ce qu’il faut commencer par affirmer clairement, écrire est un métier avec ses exigences, ses compétences, son marché spécifique, ses règles, ses acteurs, son rythme. Le problème est celui de la rémunération du métier. Ecrire implique des connaissances, des savoir-faire, mais dans le système capitaliste qui est le nôtre, il ne rapporte que rarement des revenus suffisants pour en vivre. Il s’agit donc pour la personne qui souhaite écrire, qui ressent la nécessité d’écrire, de faire des choix: exercer un autre métier ou renoncer à un certain confort matériel et vivre de sa plume. Mais là encore, c’est complexe: tout le monde n’a pas la compétence, ni l’envie, d’écrire des textes de commandes en plus de son œuvre personnelle, de faire de la médiation, des lectures, de la recherche de fonds pour ses projets, des contrats... Il faut un certain esprit d’entreprise. C’est pour cela que certains auteurs préfèrent consacrer leur énergie créatrice à leur œuvre personnelle uniquement et exercer une autre activité professionnelle à côté pour que leurs revenus ne dépendent pas de la littérature. Parmi les écrivains actuels, il y a vraiment tous les modèles.» On lui demande souvent ce que «ses» diplômés font après l’Institut littéraire suisse. «Il y a toutes sortes de parcours possibles. Il est très rare de ne vivre que de ses publications, comme c’est le cas actuellement pour Elisa Shua Dusapin, Thomas Flahaut ou Antoinette Rychner. Un certain nombre de diplômés vivent de l’écriture au sens large, en déclinant différents types d’activités. D’autres font le choix de la polyvalence professionnelle: je pense à cette étudiante qui a poursuivi par un bachelor en travail social et maintenant, conjugue travail social, écriture et ateliers d’écriture. Ecrire durant trois ans de manière intensive donne à nos étudiants un bagage énorme, très fort. Ça mature, et ça peut ressortir des années après.»

Jérôme Meizoz observe que le second métier reste «la règle» pour la majorité des auteurs. «Ceci dit, avec la professionnalisation qu’a permise l’Institut littéraire de Bienne, depuis plus de 15 ans maintenant, pas mal de jeunes auteurs tentent de vivre de l’écriture (lectures, mandats, résidences, bourses…) sans recourir à un second métier. C’est une évolution récente qui montre que la chaîne du livre s’est considérablement déployée et institutionnalisée. On peut alors se poser la question: que se passe-t-il quand les écrivains n’ont plus de contact avec les autres métiers? Qui peut parler de l’intérieur de l’usine, de l’école, de l’hôpital…? Les écrivains sont-ils condamnés à n’avoir qu’un rapport d’observation distante avec le monde du travail? Cela restreint-il leurs sujets? Cela fausse-t-il leur vision du monde? Autrefois, il y a eu des poètes-ouvriers, des récits d’usine, de mine, de marine, des médecins-écrivains, des diplomates-écrivains, etc. Cela semble en net reflux. Sociologiquement, la majorité des auteurs exercent actuellement des professions tertiaires, liées au journalisme, à l’enseignement et au secteur culturel. A mon sens, ce n’est pas une très bonne nouvelle.»

Lui-même auteur de plusieurs récits et romans, il se considère «typiquement un écrivain à “second métier”» dans ce cas celui d’enseignant universitaire. «L’essentiel de mon temps est consacré à ce métier. L’écriture est un goût ou un besoin qui se faufile dans les interstices de l’enseignement. C’est parfois frustrant, et cela limite clairement les ambitions. Mais cela me convient. Ecrivain du dimanche, après tout pourquoi pas?»

Source:
Isabelle Falconnier, Magazine LivreSuisse n°6