Entretien avec Nicolas Couchepin

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Portrait de Nicolas Couchepin
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«L’écriture est précaire, mais il faut la considérer comme une profession.» Nicolas Couchepin, Président de l’association Autrices et Auteurs de Suisse (AdS) et écrivain.

Peut-on estimer le nombre d’écrivains qui vivent de leur plume en Suisse?
Pas plus de 5% des 1’400 autrices et auteurs membres de notre association en vivent. Et ce malgré la multiplicité des travaux d’écriture en sus de la littérature ou du théâtre: commandes de textes, littéraires ou non, ateliers d’écriture, lectures, rencontres, conférences, enseignement sur la littérature, communication, rédaction de discours. Un salaire de 35’000 à 40’000 francs par an avec ce type d’activités est la norme. Nous observons donc la plupart du temps une autre activité à côté.
 

Quels sont les métiers le plus souvent exercés par les autrices et auteurs en Suisse?
L’enseignement, souvent, ou la traduction. Nous avons pas mal d’auteurs qui sortent de cursus universitaires et qui sont dans des domaines intellectuels et culturels. J’en connais plusieurs qui travaillent dans le jeu vidéo, question de génération peut-être. Mais il y a toute une catégorie d’écrivaines et écrivains qui se prévaut de ne pas avoir fait d’études, comme Rebecca Gisler ou Jean-Pierre Rochat, qui fait même de son métier de paysan une sorte d’argument marketing.
 

Être écrivain est-il un gage d’employabilité aux yeux des entreprises?
C’est loin d’être établi mais c’est plus présent, oui. Les employeurs envisagent les auteurs comme des personnes créatives, flexibles, des interlocuteurs valables. Je pense que c’est lié à l’émergence des auteurs qui sortent de l’Institut littéraire suisse en ayant manié plusieurs genres, généralisant l’idée que leurs compétences peuvent être utiles à divers secteurs de la société. Je pense notamment au vaste domaine émergent de l’AI: on m’a plusieurs fois demandé d’analyser ce qui différencie le texte né d’une AI d’un texte né d’une intelligence humaine.
 

Comment voyez-vous le rôle de l’AdS sur le sujet?
Nous donnons aux personnes qui nous sollicitent les outils possibles pour gagner leur vie avec ce travail. Nous faisons du lobbyisme à Berne en matière de prévoyance sociale notamment. Nous nous assurons que le message culture de l’Office fédéral de la culture prenne en compte les à-côtés de l’écriture, de manière à les rendre financièrement intéressants. Nous tentons ainsi de déprécariser ce domaine. Nous conseillons toujours aux autrices et auteurs de négocier s’ils sont invités dans une manifestation. Même si j’en connais beaucoup qui dépensent de l’argent pour y participer, parce que cela représente une carte de visite intéressante pour la suite. Nous conscientisons nos membres sur ce paradoxe: l’écriture est précaire, mais il faut malgré tout la considérer comme une profession. La jeune génération sait mieux que la mienne comment s’y prendre pour élargir la vision de ce qu’est un écrivain professionnel. Cette génération rêve de devenir célèbre, de gagner des prix, de l’argent, mais aussi d’inventer des manières d’en vivre. Elle est très à l’aise avec les réseaux sociaux et le numérique en général. L’AdS accepte ainsi désormais aussi parfois de l’auto-édition, parce que certains gagnent bien leur vie avec ce type de diffusion.
 

Et vous-même? Vous êtes également auteur de pièces de théâtre et romans, dont Le sel (Zoé), Grefferic (id), La théorie du papillon (Infolio) ou Les Mensch (Seuil). Quelle place a l’écriture dans votre économie de vie?
En sus de la présidence de l’AdS, je travaille à mi-temps pour l’ONG Caritas, dans leur équipe de traduction et communication. Je compare l’écrivain au chercheur ou à l’inventeur: c’est un travail de réflexion et d’invention permanente. Je continue à me revendiquer écrivain même si je n’ai rien publié depuis dix ans, car je cultive tous les jours cet état de réflexion, cette quête, cette capacité à avoir les sens en alerte, à savoir que l’on pourra faire feu de tout bois. Ecrire, c’est avoir une œuvre en gestation permanente. Je fais partie d’une génération qui ne cherche pas à rentabiliser l’écriture. J’ai choisi d’avoir un travail pour ne pas avoir de soucis d’argent.

Source:
Propos recueillis par Isabelle Falconnier, Magazine LivreSuisse n°6